Régine Daguerre est médecin addictologue, basée depuis 20 ans à Anglet au CSAPA où elle œuvre dans le département des Pyrénées Atlantiques avec des permanences à Hasparren, Saint Palais et Saint Jean Le Vieux. Elle y pratique la médecine qu’elle aime, basée sur l’humanité, en binôme avec Aña Jaureguy, éducatrice spécialisée depuis 27 ans à l’Association Addictions France. Je les retrouve autour d’un déjeuner chez Txingar, leur cantine du jeudi, à l’ombre des arbres et du fronton du joli petit village d’Ascarat.
SON PARCOURS DE VIE
« Je ne m’étais pas trompée »
Régine grandit, fille unique, à Ustaritz au Pays Basque. Très jeune, elle sait qu’elle veut faire médecine, elle qui ne vient pourtant pas d’une famille de médecins, son grand-père était paysan. « Pour cette génération, les médecins c’était le haut du pavé », dit Régine dont les parents ont tout fait pour essayer de la dissuader de suivre cette voie, sa mère aurait préféré qu’elle soit fonctionnaire à la Poste ou ailleurs. Après son bac, Régine part à Bordeaux faire ses études. « J’aimais ça, j’ai tout de suite pensé que je ne m’étais pas trompée. » Puis elle s’installe d’abord à Bayonne comme généraliste, mais ça ne marche pas avec son associé, Régine voit les choses différemment, et elle arrête au bout de quelques années. Elle passe et réussit le concours pour devenir médecin dans l’Éducation Nationale. Mais assez vite elle s’ennuie…
« L’addictologie m’a toujours intéressée »
Ce sont deux rencontres qui, comme bien souvent dans la vie, vont déterminer le reste de sa carrière. Une de ses supérieures l’incite tout d’abord à se spécialiser. Elle repart donc en fac, au début des années 2000, en parallèle de son travail de médecin scolaire, et se forme en psychiatrie ado et adulte, en toxicologie, alcoologie, en médecine sociale, puis en hypnose et aux troubles du comportement alimentaire. La deuxième rencontre, c’est avec le directeur de l’Association Addictions France, anciennement ANPAA, qui travaille en prévention et lui demande de les rejoindre quelques heures par semaine ce qu’elle accepte, puis bientôt à temps plein. « L’addictologie m’a toujours intéressée. J’aime les lieux, les équipes, l’état d’esprit. »
« J’ai de la chance de faire quelque chose que j’aime, on se lève le matin en se disant que d’autres ne l’ont pas, c’est un grand luxe. »
INTERVIEW
MHC : Qu’est-ce qui a changé dans le milieu depuis 20 ans ?
RD : Avant on s’occupait de tabac, d’alcool et un peu du cannabis. Autrefois on disait toxicologie, alcoologie, tabacologie. Aujourd’hui on dit toxicomanie, ce qui englobe les substances dans l’air du temps (boom sur la cocaïne qu’ils transforment en crack, de plus en plus de protoxyde d’azote, de la kétamine). Il faut garder en mémoire que l’alcool et le tabac, produits licites, sont la cause d’un tiers des décès annuels en France. Il existe aussi des addictions sans produits : le travail, le sport, le jeu, le sexe… Les addictions sont toutes différentes, mais ce sont les mêmes modes de fonctionnement. Les personnes concernées ont de plus en plus de problèmes psychotiques, des troubles de l’humeur, de la personnalité.
MHC : Existe-t-il des profils types addictifs ?
RD : Certes il existe des gens prédisposés. Mais c’est différent d’une personne à l’autre. Les fragilités individuelles sont particulières, on ne peut pas généraliser. Personne n’est à l’abri d’être en difficulté un jour, personne qui ne soit protégé. On peut toujours déraper. Il peut y avoir plusieurs faits qui vous fragilisent, souvent il y a de l’accumulation. Il faut demeurer vigilant.
MHC : Recevez-vous autant d’hommes que de femmes ?
RD : Beaucoup des patients que nous rencontrons ont une obligation de soins (environ 30%). Théoriquement, on reçoit autant d’hommes que de femmes, mais les femmes viennent plus tard dans leur vie, peut-être parce qu’elles considèrent que c’est plus « honteux » et qu’elles culpabilisent. Mais une fois qu’elles viennent, elles sont plus engagées, le contact est plus rapide.
MHC : Peut-on s’en sortir ?
RD : Difficile de dire qui s’en sort. On travaille pour que les gens aillent mieux, mais leurs objectifs ne sont pas les nôtres. La démarche est individuelle et collective. Dans ces pathologies, on se sent seul et il est essentiel de proposer un lieu pour se retrouver. En plus de la consultation, il est proposé des activités de marche, karaoké, ateliers sensoriels, surtout l’olfaction car il est important de faire le lien avec sa mémoire et son histoire, l’olfaction est le sens de l’appartenance. On suit les patients sur plusieurs mois, des années, puis on ne les voit plus du jour au lendemain, et un jour ils réapparaissent.
MHC : Est-ce parfois difficile pour vous ?
RD : Il faut garder de la distance, avoir plus ou moins d’empathie. Certaines histoires nous touchent plus que d’autres. On ne peut pas se robotiser face à la souffrance. Ce qui nous porte, c’est l’espoir qu’il est possible de vivre mieux alors on donne du mieux qu’on peut. On a refusé de travailler en visioconférence. On n’est pas formées. Certains le font. Nous, nous avons besoin de sentir, d’être à côté, voir comment la personne réagit. Mais il va falloir y réfléchir. La nouvelle génération le fait. Ils sont plus habitués que nous à être sur les écrans.
MHC : Est-on plus protégés du trafic ici au Pays Basque que dans les grandes agglomérations ?
RD : On n’est pas spécialement plus protégés ici, le trafic existe aussi. L’Association a rédigé un guide pour aider les municipalités à agir, mais il faut une politique publique, sortir d’une vision manichéenne, mettre le sujet sur le tapis, arrêter les querelles de clocher, sans parler de la prévention qui est le parent pauvre de la médecine. Il n’y a pas assez de moyens.
MHC : Comment voyez-vous l’avenir ?
RD : J’ai de la chance de faire quelque chose que j’aime. On se lève le matin en se disant que d’autres ne l’ont pas. C’est un grand luxe. On vit et on travaille dans un bel endroit et on rencontre des gens incroyables dont on se souvient. Je pourrais prendre ma retraite à 66 ans. Mais ne plus travailler avec Aña avec qui nous menons des consultations ensemble depuis 20 ans va trop me manquer ! J’aime ces consultations à deux, cela permet d’avoir un œil plus juste. J’ai un caractère plus âpre, Aña est plus enveloppante.
Il faut ajouter que Régine n’est pas que médecin addictologue, elle est aussi présidente de plusieurs associations d’insertion par le travail et, depuis tout récemment, élue à Biarritz dans l’équipe municipale où elle est 8ème adjointe en charge de la solidarité, de l’insertion et des seniors. Je quitte ces deux femmes portée par leur belle énergie, leur engagement, la solidité de leur lien et la foi qu’elles ont dans la vie !

Écrit par Marie-Hélène
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