C’est un matin en début de semaine, avant que le Docteur Ghada Hatem, gynécologue-obstétricienne franco-libanaise, ne rejoigne ses équipes, que nous nous sommes retrouvées pour évoquer ses réalisations et ses projets à venir. L’ayant déjà souvent rencontrée dans des réunions de femmes où sa parole était toujours très attendue, nous avons repris nos échanges à la lumière de la sortie du film La Maison des femmes qui parle de cette maison de Saint Denis qu’elle a fondée et de ses actions et non pas d’elle, ce qu’elle n’aurait surtout pas souhaité !
V.S. : Votre métier est-il le résultat d’une vocation ressentie très jeune ou est-ce le hasard qui vous a fait choisir cette spécialité ?
GH : J’étais intéressée au départ par la pédopsychiatrie, mais c’est en faisant un stage en tant qu’interne dans une maternité que j’ai eu la révélation de ce que ce métier pourrait m’apporter comme joie, comme intérêt et surtout comme relation par rapport aux parents et aux couples. J’ai trouvé cela magnifique !
VS : Est-ce la souffrance de ces femmes qui vous a guidée pour leur venir en aide ?
GH : Non, c’est la magie de la naissance qui m’a interpelée, cet acte à la fois technique, parfois urgent et hyper angoissant, mais qui se termine la plupart du temps par une situation inattendue. Au départ, il y a deux personnes et, tout d’un coup, ils sont trois. Et d’être présente en tant que médecin au moment de cette bascule. Je le vis comme quelque chose d’incroyable.
VS : Votre regard sur les femmes du Proche-Orient dont vous êtes originaire vous a-t-il incitée à aller plus loin dans votre pratique au service des femmes ?
GH : Quelle que soit leur origine, et même ici en France, les femmes viennent avec leurs difficultés, leurs contraintes, leurs traditions, lourdes surtout pour les jeunes femmes qui ont envie de s’émanciper des sociétés patriarcales. Je l’ai senti moi-même ayant été adolescente dans un pays assez corseté, j’étais très sensible à ces questions. Mais d’autres, nées en France, de culture européenne, peuvent aussi être confrontées à des traditions néfastes, comme des familles incestueuses où, de génération en génération, ces comportements sont monnaie courante.
VS : Saint Denis où vous travaillez abrite des communautés de différentes origines, est-ce que leur culture, leur religion et éventuellement la parole des hommes ont été des freins pour concrétiser votre projet ?
GH : Au contraire, ça m’a confortée dans l’idée que ces femmes dont la parole était empêchée n’était pas maîtres de leurs décisions. Donc si un lieu pouvait leur accorder cette liberté de parole, ce serait formidable.
VS : Un même lieu, une même approche avec des équipes pluridisciplinaires, des femmes viennent aujourd’hui vous consulter dans la Maison des femmes de St Denis*, c’est une innovation dans la prise en charge de leurs problèmes ?
GH : La plupart du temps, c’est le bouche à oreille qui nous a fait connaître ou des soignants qui les dirigent vers nous. Elles découvrent au fur et à mesure la richesse de nos propositions, les ateliers, la police sur place si elles se décident à porter plainte, un accompagnement juridique avec des avocats et des juristes. Mais ça commence toujours d’abord par le soin.
VS : Étiez-vous seule au début à porter ce projet ?
GH : J’étais seule au début, notamment à l’hôpital où la directrice et les soignants me disaient oui et pourquoi pas, mais personne n’était à la manœuvre ! Mais, très vite, une équipe s’est laissée convaincre et la dizaine de personnes qui est arrivée avec moi il y a dix ans est encore là aujourd’hui. À la projection du film « La Maison des femmes »** qui vient de sortir, les pionnières se sont levées, très fières du travail accompli !
VS : Vous êtes confrontée à des coutumes en place dans certaines régions du monde, comme les excisions ou les infibulations, que pouvez-vous faire ?
GH : Il faudrait pouvoir faire sans, mais malgré Internet qui informe sur ces pratiques, on trouve encore des personnes qui défendent ces traditions et qui nous disent : « Vous les médecins blancs, vous n’y connaissez rien et ça ne vous regarde pas ». Moi, je rêve d’un jour où l’Afrique entière se soulèvera en acceptant que ces gestes sont néfastes pour les femmes. Einstein disait qu’« il est plus facile de désintégrer un atome qu’un préjugé » et pourtant je connais des hommes qui sont lassés des femmes qui ne veulent jamais faire l’amour, qui doutent de leur virilité et qui m’en parlent.
VS : Une Maison des femmes au départ, aujourd’hui 34 Maisons , vous avez essaimé ?
GH : Les premières années ont été douloureuses, car il fallait trouver de l’argent, mais maintenant, nous sommes impantés à Bruxelles, un pays francophone. Il y a un modèle au Mexique et moi j’aimerais beaucoup qu’il y en ait une au Liban, mais la situation politique actuelle ne s’y prête pas.
VS : Et ce film** à l’affiche en ce moment, vous étiez partante ?
GH : Non, j’ai eu une attitude de rejet parce que je ne voulais pas de cette lumière sur moi. Mais après avoir discuté avec la réalisatrice qui est une femme formidable, j’ai vu que la véritable héroïne, c’était la Maison elle-même. Ses soignants, ses médecins ont aimé ce regard sur leurs vies professionnelles et l’incidence qu’elles ont sur leur vie personnelle.
On a ouvert un foyer d’hébergement il y a trois ans et notre projet pour demain consistera à s’installer dans un hôtel à Paris qu’un mécène a acheté pour nous et en faire un modèle de mise à l’abri pour que ces femmes retrouvent une vraie vie. Enfin, on voudrait ouvrir un centre de santé mentale dédié aux violences sexuelles que subissent les jeunes, des faits qui sont rapportés par la presse régulièrement.

Écrit par Vicky Sommet
* La Maison des femmes rattachée au Centre hospitalier de Saint-Denis, un guichet unique pour venir en aide à toutes les femmes.
**« La Maison des femmes » un film de Mélisa Godet avec Karin Viard et Laetitia Dosch sorti en salles le 6 mars 2026.
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