Sélectionner une page

De passage à Nantes en début d’année, j’entends parler par une amie du monde associatif¹ du projet Living Museum. L’envie de rencontrer sa fondatrice et de parler de son association résonne tout de suite en moi. Psychologue clinicienne de formation, Fabienne Chavane-Hubert a construit un parcours atypique dans le milieu associatif, parcours marqué par l’engagement, la résilience et une solide expérience de la levée de fonds.

Elle m’annonce d’emblée sa philosophie : « Quand on vit une situation difficile, soit on baisse les bras et on ne fait rien, soit on choisit de s’engager et de faire quelque chose, chacun à sa façon, en rejoignant une association, en la soutenant ou en la créant. »

Sensibilisée très tôt aux enjeux de la santé mentale dans son environnement proche, Fabienne développe une attention particulière aux mécanismes d’exclusion et de stigmatisation. Fille unique, elle doit prendre sa vie en mains à 18 ans, pas question dans ces conditions de faire des études. Son parcours professionnel est fait de reconversions et d’initiatives successives. Après une première expérience entrepreneuriale à l’étranger, elle travaille plusieurs années dans des contextes internationaux, avant de s’installer durablement en France. Elle développe alors une activité artistique autour de la mosaïque qu’elle exercera pendant près de vingt ans en France et à l’étranger. Elle réalise notamment de grandes fresques collectives et collabore avec des collectivités locales dans le cadre de projets participatifs. Cette approche l’amène à créer une association et à travailler au contact de publics fragilisés.

« Très tôt, j’ai eu envie de travailler avec des personnes exclues, en souffrance. Le geste de casser des carreaux puis de reconstruire peut être porteur de transformation et aider à changer la donne. »

Il y a une quinzaine d’années, Fabienne entreprend une nouvelle étape décisive : elle reprend des études, passe son bac à 50 ans et se forme à la psychologie clinique. Lors de ses stages en psychiatrie adulte, notamment à l’hôpital Saint-Jacques à Nantes, elle discute avec des patients et observe que beaucoup d’entre eux ont des capacités artistiques extraordinaires (poésie, théâtre, dessin, peinture), souvent invisibles à l’extérieur de l’institution. Elle en est bouleversée. Cette découverte sera fondatrice.

À la suite d’une première expérience de création de structure associative, Fabienne décide de recentrer son énergie sur un projet spécifiquement dédié à la pratique artistique en dehors du cadre hospitalier : la création de tiers-lieux dédiés à des personnes vivant avec des troubles psychiques. Inspirée par le réseau international du Living Museum², elle invite en 2022 Rose Ehemann, art-thérapeute et fondatrice du Living Museum en Suisse, à accompagner le lancement du projet en France soutenu par la Ville de Nantes.

Le Living Museum Nantes est hébergé depuis quelques mois par Make ICI Nantes³ dans un quartier en transformation. Sur 1600 m² d’ateliers partagés, les artistes adhérents ont accès à de nombreux espaces de création (peinture, métal, menuiserie, textile, céramique, imprimerie, etc.).

L’association compte environ 70 inscrits âgés de 20 à 65 ans, dont une grande majorité de 25-35 ans, et une cinquantaine d’actifs. Elle s’adresse à des artistes en situation de rétablissement suivis sur le plan psychique, sans exigence de formation artistique préalable. La régularité de la pratique et la capacité à produire suffisent. Deux personnes à mi-temps encadrent les ateliers du lundi au vendredi de 10h00 à 18h00 dans l’espace qui leur est dédié où se retrouvent en moyenne 6 à 10 artistes adhérents chaque jour. Les œuvres exposées témoignent d’une grande diversité d’expressions, de médiums (dessin, peinture, photo, sculpture, modelage, collage) mais surtout de talent !

« Comment tant de potentiels, tant de talents ne trouvent-ils pas un lieu, au cœur de la cité, pour laisser ce flot de lumière se propager à travers les fêlures ? Comment faire connaitre et reconnaitre ces trésors cachés au monde dit « ordinaire » afin d’illuminer nos villes souvent froides et standardisées. » explique Fabienne Chavane-Hubert

©Living Musuem Nantes

« Quand on vit avec un trouble psy, généralement on n’en guérit pas. Le Living Museum m’a aidée à sortir de l’isolement, me sentir légitime à me définir comme artiste et à parler plus librement de santé mentale. » explique Emma Barne, artiste adhérente

Invité plusieurs fois par an à exposer dans des événements liés à la santé mentale, notamment dans des écoles et institutions partenaires, le Living Museum France ambitionne à terme d’organiser une grande exposition annuelle, de participer à des événements internationaux du réseau Living Museum et surtout de trouver un lieu plus vaste afin de pouvoir accueillir davantage d’artistes, mais aussi des soignants en quête d’espaces de respiration et de création.

Moi qui ai vécu les 20 premières années de ma vie à Nantes dans un milieu où bien souvent les gens avaient une vie linéaire, je suis toujours aussi fascinée par celles et ceux qui ont des vies multiples, connu des déménagements successifs, des projets sans cesse réinventés. L’énergie mise au service d’autrui. Fabienne en est une belle illustration !

Écrit par Marie-Hélène

¹Laurence Reckford, fondatrice de Colina, association oeuvrant pour la santé mentale de jeunes adultes en organisant des marches itinérantes en binômes pour les 18-35 ans en rétablissement de troubles psy et leurs proches.

²Living Museum France Finaliste du concours Happy Patients, voir la vidéo de présentation du projet et écouter des interviews d’artistes.

³Make ICI Nantes. Implantée dans des quartiers en mutation, l’entreprise permet à des artisans de se lancer, se développer et d’avoir accès, moyennant un abonnement mensuel abordable, aux ateliers, outils professionnels, services mais aussi à tout un écosystème.

 

Vous aimerez aussi

Vous aimerez aussi

Lucy Vincent, c’est si bon d’être amoureux

Ne souriez pas, c’est sérieux puisque nous avons affaire à une chercheuse du CNRS et neurobiologiste, destinée au départ à devenir comme sa mère et sa sœur sage-femme.  À 18 ans, Lucy plaque tout pour suivre un jeune homme dans le Yorkshire à l’université Sheffield....

lire plus

Hamida Aman, les révoltes silencieuses

Ce sont deux infos qui m’ont interpelée : la première concerne les Afghanes, ces femmes réduites au silence après plusieurs années de liberté qui leur avaient permis d’enlever leurs voiles, d’aller à l’école ou à l’université et de travailler. Dans la région d’Hérat,...

lire plus

0 commentaires

Soumettre un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *