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Rencontrée lors d’un dîner littéraire à Paris à l’époque où elle s’apprêtait à tout quitter pour voyager et se lancer dans l’écriture de son premier roman dont je suis fan, j’ai toujours suivi le travail d’Aurélia qui donne aujourd’hui 100% de la place dans son quotidien à l’écriture en se mettant au service des autres. 

« J’ouvre chez les femmes et chez les hommes de tout âge et de tout horizon des espaces intérieurs propices à la liberté d’expression. »

Dès petite, j’ai eu l’idée d’avoir plusieurs vies dans une vie. J’ai eu conscience pendant mon enfance de notre finitude lorsque, chaque fin de semaine, je quittais un parent pour en retrouver un autre. Il fallait que je vive intensément les deux jours avec mon père ou les quatre avec ma mère. J’ai connu des temps d’ennui, dans des trains notamment, qui ont généré beaucoup de rêves que je notais dans un carnet en me promettant de les réaliser un jour. Encore maintenant je songe à quel rêve je pourrais réaliser si tout devait mourir demain. Que regretterais-je de ne pas avoir fait ? Assez jeune, j’ai eu envie d’être écrivain. J’écrivais des petites histoires que je montrais à ma mère et à mon instit. Mais on m’a dit, ou j’ai cru comprendre, que ce n’était pas un métier, j’ai ainsi fait un choix d’études par devoir et par élimination. J’ai suivi des études en pharmacie en gardant, à chaque fois que j’avais des options qui s’ouvraient devant moi, les choix les plus larges possibles.

J’avais de l’appétence pour le soin de l’autre qui finalement s’est réveillé dans un autre domaine.

À la fin de mes études, j’intègre l’industrie pharmaceutique avec, conformément à ma demande, une première expérience à l’étranger. Je passe une année à la mission économique à l’Ambassade de France aux États-Unis à Washington. Dès que je pouvais, je prenais des jours pour parcourir les USA et le Canada. Ma forte envie d’indépendance est nourrie par les voyages et je commence à réfléchir à comment pouvoir voyager tout en travaillant.

Je n’ai jamais été aussi heureuse que sur la route, j’aime le mouvement, être libre, découvrir ce qui m’est étranger, me fondre dans des paysages où je ne suis pas attendue.

À mon retour, j’intègre une société de conseil. J’y resterai 8 ans en prenant des responsabilités managériales. Ma vie ressemblait à un jeu vidéo, j’avais conscience que je jouais un rôle, comme dans une série américaine. Cela m’a amusée de mettre des talons, de prendre l’avion, de dormir dans des hôtels 5 étoiles. Je côtoyais des gens d’une classe sociale plus élevée que la mienne. Quel contraste avec ma vie modeste et mes vacances en bivouac sur des sentiers de randonnée !

La question du sens ne s’est vraiment posée qu’à mi-chemin, vers 27/28 ans, lors d’un voyage en Inde pendant 1 mois qui m’a profondément marquée. Je lis alors de la philosophie de penseurs hindous, je commence à pratiquer le yoga. La reconnexion à mon corps et mon cheminement commencent là. Après l’Inde, je pars marcher dans le désert. Je commence à voir le rythme effréné dans lequel je vis 12 heures par jour, je mesure combien il est absurde d’être enfermée dans un bureau alors que je n’ai qu’une envie : avoir de l’air, du temps et de l’espace pour créer. Je me sens en décalage, ce n’est plus un jeu, ma situation devient un piège ! En parallèle j’écris toujours dans mes journaux intimes et je me demande pourquoi je ne suis toujours pas écrivain, je m’inscris dans des ateliers d’écriture pour rencontrer et retrouver des personnes tout aussi passionnées que moi.

Mais cela prend du temps de se dire « j’en sors » et de trouver comment.

Les attentats de Paris en 2015 sont un évènement de plus dans ma prise de conscience de notre finitude. Un de mes collègues est touché. J’ai une petite trentaine, mes copines ont leur premier enfant. Je me dis « c’est maintenant, n’attends pas qu’il soit trop tard ». Je négocie une rupture conventionnelle dans mon cabinet de conseils alors qu’on me proposait de m’associer. Mon père part vivre  en Nouvelle Calédonie, il me dit avant de prendre son avion « si tu n’es plus heureuse dans ce que tu fais, change ». Je le prends comme une autorisation symbolique, la dernière qui me manquait. Je m’arrête pendant six mois, j’écris un premier roman en voyageant les deux tiers du temps.

Je quitte Paris pour Nantes et décide de mettre l’écriture dans mon quotidien en organisant des ateliers et des stages pour celles et ceux qui n’osent pas, qui ressentent le besoin d’être accompagnés afin de faire émerger en eux ce qui est déjà là. Je profite du premier confinement en 2020 pour préparer ma communication, créer mon site internet. J’ai acquis ensuite des compétences d’animation de groupe au fur et à mesure. Mes ateliers évoluent sans cesse, car j’apprends tout le temps, je partage les questions des gens qui me font avancer.

J’en vis aujourd’hui et c’est mon métier à 100%, tout en préservant mes valeurs et du temps pour moi.

MHC : Apprend-on à écrire ou bien est-ce inné ?

A.R. Je me sers encore aujourd’hui du premier stage que j’ai suivi pour personnes ayant un manuscrit en premier jet. À force de lire on reconnait des façons de faire dans la construction. À force d’écrire, à force d’essayer, on commence à percevoir comment écrire, mais il existe des procédés qui s’acquièrent par le travail. Picasso faisait un croquis en 5 secondes mais disait « ça m’a pris 15 ans ». On ne soupçonne pas les années d’ombre avant que ne percent un Victor Hugo ou un Laurent Mauvignier dont le premier roman a été vendu à 400 exemplaires. Il existe des gens qui vont plus vite que d’autres, un désir inné mais pas de talent inné, plutôt une forme de nécessité. C’est un engagement, une recherche constante. Les participants aux ateliers ont tous les âges, de 18 à 85 ans, une majorité de femmes certes, mais des hommes aussi, toutes les dizaines sont représentées, ainsi que tous les niveaux socioculturels.

« Le talent n’existe pas, c’est du désir et de la sueur » disait Jacques Brel.

MHC : D’où vient cet engouement pour l’écriture que l’on note aujourd’hui ?

A.R. Depuis le COVID, il y a un fort besoin de lien, de rencontrer des gens bienveillants, d’avoir un espace de liberté et d’expression, un temps suspendu, se raccrocher à des choses essentielles, se concentrer sur la beauté et les vertus des mots, de la poésie. Les gens viennent et reviennent pour cela.

Il existe aussi une tendance à vouloir se réapproprier son histoire, une quête identitaire. On écrit avec son cœur et les personnages que l’on crée expriment ce que l’on ressent. Ce n’est pas la majorité qui va écrire un livre, mais toutes les raisons d’écrire ont leur place, tout le monde est important pour moi.

« Je voudrais cerner d’un peu plus près la vérité qui se cache au fond des cœurs. Je gratte mes souvenirs comme on écorche la roche lors de fouilles archéologiques. Je voudrais en sortir quelque chose qui ressemble à quelque chose. Comme on distille un parfum, en recueillir le meilleur. » Extrait d’Un jour bleu

Aurélia a commencé à écrire son deuxième roman, une histoire inspirée par sa grand-mère où elle rend hommage au courage des femmes qui partent. Son histoire fait écho à la sienne, à la mienne, à toutes celles qui ont eu le courage de se lever un jour et d’y aller et à toutes celles qui l’auront, inspirées par celles qui les ont précédées.

Son site internet.
Son premier roman : Jour bleu (Belles Lettres, 2021). 
Programme du prochain stage d’écriture à la Maison Donamaria (Pays Basque) du 11 au 15 novembre 2026.

Écrit par Marie-Hélène

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