Les 4 et 5 juillet 2026, le château de Versailles a célébré les 250 ans de l’indépendance américaine à travers une grande reconstitution historique mettant à l’honneur l’amitié franco-américaine et le rôle joué par Louis XVI et notamment Lafayette dans l’histoire des États-Unis. Plus de 500 figurants, bénévoles passionnés, venus de l’Europe entière avec leurs propres costumes d’époque, ont investi les jardins du domaine de Trianon. Répartis en trois bivouacs, ceux de l’armée britannique (habit rouge), de l’armée française (habit blanc) et des insurgés américains, le public a pu déambuler au milieu d’eux, les interroger, assister à des scènes reconstituées de l’époque, de batailles ou de rencontres diplomatiques. Mon ami et voisin Jean-François Demange (photographe, journaliste, cascadeur, comédien, conseiller historique sur des films, metteur en scène de spectacles vivants, concepteur d’évènements, aujourd’hui écrivain, sculpteur), invité à participer aux festivités avec son costume d’ « officier ensauvagé »¹, raconte ici ses péripéties versaillaises.

Participer, à Versailles et en costume, aux commémorations des 250 années de l’indépendance américaine, était aussi une façon de célébrer les cinquante années de ma descente des Champs-Élysées en costume de Lafayette ! Cette peu banale manifestation occupait une superficie d’au moins dix hectares et parce que nous disposions tous de plans très détaillés pour nous permettre de trouver notre campement, nous étions persuadés du sérieux de l’organisation. Il s’avère hélas, en arrivant sur place, que le nom des allées ne figurait pas sur le terrain… Arpenter dix hectares de labyrinthe en costume d’époque et sous la canicule fut une épreuve qui n’est plus de mon âge. Lorsque j’arrive enfin au campement des Amérindiens, une bonne heure et demie plus tard, il s’avère que la tente que je devais partager avec deux amis est trop petite pour en abriter trois. Un ami d’enfance né à Versailles me met en relation avec sa belle-sœur qui, par chance, habite à cinq cents mètres du Grand Trianon.
En fin de journée, je quitte donc ma tenue d’ « officier ensauvagé » pour traverser Versailles « en civil », sachant que ma voiture se trouve quelque part à un ou deux kilomètres de là. Ne pouvant pour ainsi dire plus arquer sur ces maudits pavés, hanches, genoux et nerfs sciatiques en berne et qui plus est trempé de sueur, je décide de marcher sur le gazon qui chemine à l’ombre des grands arbres. Après un moment, j’aperçois la voiture garée sous le couvert du bois et décide de descendre vers les grilles… fermées à clef ! Trois solutions… Dormir là serait un peu spartiate, retourner 700 mètres en arrière sur les pavés, j’en serais bien incapable, troisième solution, sauter la grille. Pour cela, il faut commencer par me débarrasser de mon cher Canon, avec sac et objectifs de longues focales, soit 3 bons kilos ! Je grimpe sur la main courante, laquelle suit la pente de l’escalier avant de terminer sur une plateforme horizontale. Merci Monsieur Mansart ! De mon perchoir, j’évalue la hauteur du largage, car un Canon, c’est susceptible… Bah, la longueur de mon bras, plus la longueur de la sangle, un sol gazonné un peu surélevé par rapport aux allées, cela me semble jouable avec la mousse de protection du sac. Je m’allonge et lâche le fardeau, qui rebondit à peine. Plus question de reculer ! Sans me relever, je passe mes jambes du côté de la grille, assure une prise à ma main gauche et me balance dans le vide pour que la droite trouve aussi la sienne.
Alors que je suis pendu comme un jambon qui sèche, j’éclate de rire en pensant que si une garde française me voit, il ne manquera pas de me tirer dans le dos (en ce temps-là, l’on disait une garde française et un garde suisse), raison de plus pour ne pas rester pendu là. Je déplie mes bras en me disant que si mes pieds n’arrivent pas à toucher la barre du bas, l’escapade va devenir un peu plus compliquée… En bas, le vide, je tends mes orteils vers le sol et là… miracle, à un centimètre près, ma taille correspond bien à la hauteur de la grille. Récupération du Canon, puis de la voiture, et en avant vers une bonne douche. Ce soir, je serai le seul à bénéficier de ce privilège princier, car de l’autre côté des grilles l’organisation n’a pas jugé opportun d’en faire bénéficier mes cinq cents collègues !
Jean-François Demange

¹Les « officiers ensauvagés » étaient des nobles capables de maîtriser les langues autochtones, auxquels l’État-Major donnait les moyens d’armer nos alliés, en l’occurrence les guerriers Abénaquis, afin qu’ils harcèlent l’Anglois et ses alliés Hurons par des actions de guérillas. L’origine de leur surnom vient du fait que ces marginaux prenaient souvent femme dans les tribus, se faisaient passer pour morts et terminaient leurs jours à regarder grandir leurs enfants, bien à l’abri des contraintes de notre (prétendue) civilisation et du regard tyrannique des gens d’Église.
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