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Le parcours qu’a suivi Claire Hédon, Défenseure des droits, est un chemin original puisqu’elle a d’abord été journaliste, puis Présidente d’ATD Quart Monde et aujourd’hui, depuis 2020, Défenseure des droits. Et si on regarde à la loupe ce qui l’a menée à cette responsabilité, on est obligé de constater qu’autrui est à la base de ses centres d’intérêt. L’autre dans toutes ses dimensions, celui ou celle qui a besoin d’aide, qui est en demande d’attention ou qui voudrait se reposer sur ce que la société met à sa disposition.

V.S. : Quelles sont les qualités et les compétences dont vous avez pu faire montre dans vos engagements ?
CH : J’ai peu de confiance en moi mais je sais écouter les autres, avoir de l’intérêt pour l’autre, ce qui est différent. C’est d’abord la curiosité de découvrir un autre monde que le mien, et en tant que journaliste, je me suis toujours régalée à voyager. À tel point que même aujourd’hui, je me demande toujours quelle est la frontière entre le moment où je travaille et le moment où je m’informe.

VS : Votre poste de Défenseure des droits est ni révocable ni renouvelable, comment expliquez-vous ces dispositions spécifiques ?
CH : C’est très important car il implique une question d’indépendance dans une telle institution et vous donne la liberté de dire ce qui ne va pas, sans risquer d’être démis de vos fonctions. Suite à la réforme de 2008, la force de cette institution, c’est d’être inscrite dans la Constitution et la loi de 2011 définit ses missions et ses domaines de compétence.

VS :  Dans la langue française, l’expression qui implique les droits y accole automatiquement les devoirs. Ces deux mots ont-ils encore un sens dans la société d’aujourd’hui ?
CH : On a des devoirs parce qu’on a des droits. Les droits font qu’on peut « faire » société. C’est ce qui permet d’avoir des relations entre les êtres humains, avec les administrations, les pouvoirs publics, car, au-delà des individus, les pouvoirs publics sont eux aussi soumis aux droits et après, on a le devoir de respecter les droits des autres.

VS : Les droits ne sont pas respectés car ils risquent d’affaiblir des personnes mal outillées dans la vie, à cause de la pauvreté, du manque d’éducation, ou pour ceux qui n’ont pas les mots pour s’exprimer ?
CH : Je suis confrontée régulièrement aux personnes qui ont du mal à faire valoir leurs droits par vulnérabilité. Ce qui me frappe, c’est une situation, qui peut affecter aussi bien les enfants, les personnes en situation de handicap ou les personnes âgées qui sont en EHPAD, leur vulnérabilité est un frein qui peut toucher chacun d’entre nous. Défendre les droits ne concernerait qu’une population défavorisée dit-on, c’est une opinion inexacte avec la crainte que cette impression ne s’élargisse au-delà. Cette question du droit fonde notre démocratie, c’est ce qui nous différencie des régimes autoritaires, mais l’image de la démocratie dans le grand public se cantonne à l’élection au suffrage universel mais c’est bien plus que ça la démocratie, c’est la séparation des pouvoirs, la liberté de la presse, la liberté associative et le respect des droits fondamentaux.

VS : Les droits des citoyens sont régulièrement attaqués ou ignorés, comment peut-on les protéger et ne pas laisser quelqu’un au bord de la route ?`
CH : Les gens en doutent mais au contraire, la démocratie protège tout le monde ! Les droits ne sont plus vivants s’ils ne sont pas protégés. Nous sommes conscients de l’écart entre les droits annoncés et leur effectivité. Et au bout d’un moment, quand les droits sont bafoués, ils n’ont plus de valeur. Les citoyens souvent ne connaissent pas leurs droits, ne savent souvent pas à qui s’adresser. Notre institution est très mal connue même si elle a été créée en complément de la justice. Lors des auditions à l’Assemblée nationale ou au Sénat, je commence par expliquer ce qu’on fait avant toute chose.

VS : Il y a des populations visibles, les mineurs laissés à l’abandon ou les personnes en EHPAD mais pour les autres, connaissez-vous leurs besoins ?
CH : 90 % de nos réclamations concernent les problèmes avec l’administration : 6 personnes sur 10 disent avoir des difficultés avec les démarches administratives et plus d’une sur deux dit avoir des difficultés dues aux démarches numérisées. Et le même taux sur les plus de 55 ans et les moins de 25 ans qu’on appelle les digital natives ! Et nous, on insiste pour qu’il y ait quelqu’un au bout du fil ou à l’accueil pour présenter un dossier et pas se retrouver confronté à une plateforme anonyme !

VS : Autre population en difficulté, la jeunesse ?
CH : Nous sortons un rapport demain jeudi sur « Jeunesse et origine »  où nous avons étudié toutes les discriminations dont sont victimes les jeunes entre 16 et 25 ans, du lycée à l’entrée dans les études supérieures, les stages, l’entrée dans la vie active, l’accès au logement, l’accès aux soins et les rapports avec la police. Un certain nombre de jeunes se sentent exclus et se demandent quelle est leur place dans la société. À l’époque romaine, on disait déjà en évoquant la jeunesse « Tout fout l’camp » ! Rien n’a changé, l’image de cette jeunesse ensauvagée et incontrôlable a toujours existé et donc les accuser de tous les maux n’est pas la solution.

VS : Peut-on faire disparaître ségrégation et discrimination dans notre pays soi-disant démocratique ?
CH : Je reste optimiste et je pense que nos valeurs républicaines de Liberté, Égalité, Fraternité sont géniales. Mais on n’y est pas ! il faudrait agir sur la prévention et c’est surtout flagrant pour les discriminations car il y a un non-recours massif à nos services pour aborder ces problèmes. Pourquoi ? À cause de deux arguments qu’on nous oppose ; ils se demandent à quoi ça va servir et la peur des représailles. Les avocats en sont victimes, les femmes le sont aussi, et pourtant moins de 5% sont allés devant les tribunaux. On est face à un public qui connaît ses droits mais ne se défend pas et attend d’opposer un recours dès lors seulement lorsqu’une solution personnelle n’est pas trouvée.

Il reste beaucoup à faire et chacun d’entre nous peut être concerné à un moment donné de son existence. Les droits nous appartiennent et nous protègent, sachons les utiliser à bon escient.

 « La république des droits » de Claire Hédon aux éditions Seuil (février 2026)

©Vicky Sommet - Les Unes & Les Autres

Écrit par Vicky Sommet

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